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Le calvaire des familles
Il est quatre heures du matin. Ce samedi-là, Mireille a rendez-vous à la Maison d'Arrêt de Fresnes (en région parisienne) avec Kristian, son mari incarcéré depuis plus d'un an sans qu'il ait été jugé. Elle dispose d'une heure pour déjeuner, se préparer, "se faire belle", rassembler ses affaires (de quoi lire dans le train, un parapluie, un encas au cas où malgré tout elle ait un peu faim, des mouchoirs
). Mireille doit également prendre avec elle les livres et vêtements qu'elle souhaite emmener à son mari. C'est lourd, trop pour quelqu'un qui va devoir marcher voire courir pour monter dans les trains, les métros et les bus mais elle n'a pas le choix. Un voyage en voiture lui coûterait aussi cher, multiplierait les risques d'accident et la fatiguerait beaucoup. Car Mireille et Kristian habitent en Bretagne mais lui est incarcéré en région parisienne, la juridiction des juges spécialisés dans ce qu'ils appellent l'anti-terrorisme. Cet éloignement (variant de 400 à plus de 700 kilomètres selon les familles) est justifié par le fait que les juges sont amenés à interroger les mis en examens et qu'il est donc plus pratique, pour eux, de les incarcérer en région parisienne. Seulement les entretiens avec les juges sont assez rares. Deux par trimestre en moyenne. L'éloignement familial est en fait un moyen d'oppresser un peu plus les présumés innocents incarcérés et leur familles. Car pour Mireille, une visite au parloir est un véritable "parcours du combattant".
Seulement trente minutes de visite
A cinq heures du matin, donc, elle monte dans sa voiture pour rejoindre à cinquante kilomètres de son domicile la gare de Laval en Mayenne où elle prendra un Train Express Régional qui s'arrêtera au Mans. Là, elle devra attendre sur le quai de la gare pendant près d'une heure qu'un Train Grande Vitesse arrive pour l'emmener à la gare de Paris Montparnasse. Alors, elle ira, en métro, jusqu'à la Porte d'Orléans où elle attendra un bus qui la déposera assez près de la Maison d'Arrêt de Fresnes. La plupart du temps, elle arrive en avance car elle craint les réactions imprévisibles et arbitraires de l'administration pénitentiaire et elle ne souhaite pas qu'une minute de retard soit l'excuse pour l'empêcher de voir Kristian. Lorsque la salle d'accueil des familles est ouverte, elle y entre pour y prendre un café ("il ne coûte que deux francs alors ça va" Chaque voyage lui coûte plus de 500 francs). Autrement, elle attend dehors. Lorsque est venue l'heure, elle dépose ses affaires dans un casier. Elle y dépose tout ce qui est susceptible de déclencher les portiques de détection métallique. D'ailleurs, comme beaucoup elle a repéré parmi ses vêtements ceux qui ne convenaient pas aux machines de la prison et elle les réserve pour d'autres occasions. Une fois passée cette première barrière, elle doit attendre dans un premier sas qu'on lui donne son permis de visite en échange d'une pièce d'identité. Ensuite, elle passe une nouvelle porte. Elle attend et on la faire pénétrer dans un grand couloir qu'elle traverse pour descendre au sous-sol : là où sont installés les cabines de parloir. Une fois qu'elle a repéré celle qu'on lui attribuée, elle attend qu'un gardien vienne lui ouvrir puis referme à clé la porte sur elle. Et c'est seulement à ce moment que son mari est in,troduit dans le couloir des parloirs. On lui ouvre et ils se retrouvent enfin, pour 30 minutes (ou 45 minutes, si la visite a lieu dans la semaine). Ils sont dans un local minuscule, très peu éclairé, sentant le renfermé et sont séparés par un muret derrière lequel est fixé le siège du prisonnier. Ils peuvent toutefois se tenir la main et s'embrasser, sous l'oeil inquisiteur parfois trop insistants des gardiens.
Des parloirs sur écoutes
Régulièrement, les visites au parloir sont enregistrées, à l'insu des familles et des prisonniers bien sûr. On ne le sait que lorsque les juges y font référence au cours d'interrogatoire ou dans leurs rapports. Ces trente minutes tant attendues passent très vite. Et lorsque le signal indique la fin de la visite c'est le début du parcours dans l'autre sens, sauf qu'en plus Mireille saura que Kristian reste derrière les barreaux malgré son innocence soit disant présumée. Elle sait aussi qu'elle ne pourra pas revenir avant deux ou trois semaines, qu'elle ne verra pas ni n'entendra Kristian pendant tout ce temps car les prisonniers n'ont pas le droit au moindre coup de téléphone (au cours de la Garde à Vue non plus d'ailleurs. La plupart du temps, cela est justifié par des mesures de sécurité exigée par le juges d'instruction). Mireille ne sait pas pendant encore combien de temps elle devra subir toutes ces épreuves. Elle repasse les portes, les contrôles, les sas. Elle retraverse les couloirs, les salles sous le regards des gardiens. Au bout, elle récupère son sac, un peu délesté des livres et vêtements qu'elle a fait passer à Kristian. Et elle marche pour aller prendre le bus, elle marche ensuite pour aller prendre le métro et elle marche encore pour aller prendre le train qui la ramènera à Laval où elle devra encore conduire pendant près d'une heure au bout de la quelle elle récupérera sa petite fille de onze qui était restée chez une tante ("Il ne faudrait pas que les visites au parloir soient une habitude. Une fois de temps à autre, quand elle l'a décidé, est déjà très difficile à endurer pour la Petiote"). Elle pourra ensuite regagner sa maison. Il sera au moins 18 heures.
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